
L’inadéquation de
la méthode semi-globale ou mixte
La méthode
syllabique ayant été mise sur la touche pour des raisons en partie
justifiées (apprentissage fastidieux des lettres isolées et des syllabes
artificielles, sans mentionner notamment la tendance, là aussi, à présenter
aux enfants des mots entiers, c’est-à-dire sans les avoir découpés
syllabiquement afin de leur offrir des points d’appui …), les enseignants
s’étaient tournés vers la recherche d’outils mieux adaptés.
La méthode globale faisait entrer dans l’apprentissage de la lecture par des
phrases ou le sens. Les enseignants avaient estimé que mieux que les
phrases, plus complexes, les mots, tout autant doués de sens, étaient de
nature à faciliter la tâche.
C’est ainsi qu’on avait pu voir apparaître et se développer la méthode
semi-globale ou mixte ; elle introduisait et continue d’introduire à l’heure
actuelle dans la lecture par des mots entiers. A ce titre, elle est décrite
comme une « méthode à point de départ global ».
Mais, cette approche est génératrice de difficultés, en particulier parce
que les enfants ne peuvent pas lire les mots sans préalablement parvenir à
en identifier les unités constitutives (qui demeurent, il importe de le
souligner, un système de signes conventionnels !) et donc de les analyser en
constituants.
Il leur faut, par suite, devenir capables de reconnaître les lettres de
l’alphabet et de distinguer les syllabes des mots, et c’est ce qu’ont
justement prévu les « nouveaux programmes » du 20 février 2002.
Ceux-ci répondent donc à un impératif d’ordre logique. Car si les enfants
ne savent pas nommer les lettres de l’alphabet ni n’accèdent pas au
fonctionnement du principe d’organisation des mots, alors l’activité de
lecture ne pourra se transformer chez eux qu’en un jeu de devinettes du code
écrit.
Les « nouveaux programmes » parlent d’« une imprégnation … des structures de
la langue écrite, préalable indispensable à tout acte de lecture. »
Si, selon le Ministre de l’Éducation nationale, la méthode globale « est
très mauvaise » ou « a eu des conséquences catastrophiques », la méthode
semi-globale ou mixte qui y est étroitement apparentée présente, elle aussi,
des carences importantes. La sentence édulcorée « la reconnaissance globale
… est un exercice insuffisant » volontairement sortie de son contexte des
« nouveaux programmes » s’applique à la méthode globale et à la méthode
mixte.
Il nous paraît important de préciser toutefois que si le Ministre de l’Éducation
nationale a récusé la méthode globale sans aucune ambiguïté, en revanche, il
ne s’est prononcé ni pour ni contre la méthode mixte extrêmement répandue à
l’heure actuelle dans le champ pédagogique de l’apprentissage de la
lecture. Qu’il soit délibéré ou non, le silence mérite d’être souligné dans
le contexte général difficile qui est celui des méthodes d’apprentissage de
la lecture.
C’est une lecture attentive et une analyse serrée du contenu des « nouveaux
programmes » qui font prendre conscience de la véritable portée de la
décision qui a été prise.
En bref, c’est par leur approche même de la pédagogie et de l’apprentissage
de la lecture que les « nouveaux programmes » sont en opposition radicale
avec la méthode semi-globale ou mixte autant qu’avec la méthode globale :
dans la perspective d’une préparation des enfants de la maternelle à
l’entrée au CP, faire apprendre à nommer les lettres de l’alphabet et faire
découvrir le fonctionnement du principe d’organisation du code écrit, et non
plus faire « apprendre globalement » ni les phrases ni les mots (et surtout
pas à partir du code sonore !).
C’est la démarche convenable qui s’impose d’un point de vue logique
lorsqu’on a réfléchi suffisamment à la nature profonde du code écrit (et du
code sonore) dans les langues humaines et à ses implications en matière de
pédagogie et d’apprentissage de la lecture.
Une interrogation cruciale rarement soulevée concerne la responsabilité des
difficultés auxquelles confrontent les méthodes d’apprentissage de la
lecture ainsi que la nature du contenu de ces méthodes et, en parallèle,
leur forme, leur organisation et leur progression qui sont des paramètres
logiques d’appréciation d’une méthode pédagogique.
En effet, le constat le plus surprenant reste le silence qui entoure la
responsabilité des méthodes de lecture dans les difficultés scolaires que
l’on sait, difficultés connues d’autres disciplines de l’école et qui ont
conduit certains à parler d’« horreur pédagogique » !
Un exemple illustratif est fourni par l’ouvrage « Lettre à tous ceux qui
aiment l’école » de Luc Ferry. Dans son analyse des causes de l’illettrisme
au premier plan desquelles il a fait figurer le « « désamour » de nos
sociétés envers les traditions qui s’imposent à l’individu et s’opposent à
notre goût pour l’innovation et la créativité », la responsabilité des
méthodes de lecture a été passée sous silence autant que son avis personnel
explicite sur l’existence de nombreuses méthodes de lecture ; s’agissant de
ce dernier point, il a parlé de « la prolifération des méthodes » qu’il a
jugée « positive » alors qu’elle est à qualifier au contraire de
« négative » d’un point de vue scientifique. A ce propos, la multiplicité,
la diversité et les conflits des méthodes d’apprentissage de la lecture ne
semblent avoir jamais été un sujet de préoccupation pour le Ministère de l’Éducation
nationale qui y verrait plutôt une source de richesses, position totalement
incompatible avec la science dont il est pourtant largement question dans
« Lettre à tous ceux qui aiment l’école », à condition que sa représentation
ne se borne pas aux domaines des entités observables et quantifiables qui
sont ceux d’une science empirique aujourd’hui dépassée.
Dans la dernière partie de « Lettre à tous ceux qui aiment l’école »
consacrée précisément à la science, il est affirmé sans fard que « Depuis le
milieu du XXe siècle, la science peut tout… » ! En dépit de cette
croyance relativement ancienne, il n’est pas vrai que « la science peut
tout », pas plus aujourd’hui que par le passé ; en revanche, même limitée
aux seules avancées des trente années écoulées et, a fortiori, mieux pensée
qu’elle ne l’est dans ses plus récents développements, elle peut assurément
permettre de faire énormément de choses.
En tout état de cause, elle aurait conduit, en vertu de ses principes
intrinsèques, à nuancer l’affirmation comme nous essayons de le faire
remarquer, ainsi qu’à construire et à présenter le projet de réformes
concerné d’une façon fondamentalement différente de sa forme et de son
contenu actuels.
Les nouveautés des réformes
Les solutions les
mieux adaptées apportées par les réformes de 2002 et 2003 pour surmonter les
difficultés actuelles de pédagogie et d’apprentissage de la lecture à
l’école depuis la maternelle sont clairement explicitées : faire « connaître
le nom des lettres de l’alphabet » et repérer les syllabes des mots de la
phrase et donc « découvrir comment fonctionne le code alphabétique ». Par
suite, il n’est plus du tout question de reconnaissance globale des mots et
des phrases ; ainsi, c’est notamment l’illettrisme et la « catastrophe en
orthographe » qui sont évités aux enfants.
En somme, par leur démarche
pédagogique adéquate, les réformes de 2002 et 2003 permettent, en amont, de
maîtriser parfaitement le code écrit (que nous articulons au sens) et de
prévenir l’illettrisme et, en aval, de mieux combattre l’illettrisme et
d’acquérir une orthographe lexicale et grammaticale solide.
Précisons par ailleurs que sous-jacente aux contenus des « nouveaux
programmes » est la notion capitale d’analyse. Les enfants sont sensibilisés
à l’analyse des mots en unités constitutives.
La décomposition des mots en syllabes requise par la perspective de la
reconnaissance de celles-ci et donc, en amont, de la nécessité de l’analyse
facilite le travail.
L’opération d’analyse est indispensable à la fois pour lire et comprendre
non seulement les mots, mais encore les phrases et les textes.
Les enfants sont ainsi préparés comme il se doit à l’un des fondamentaux des
apprentissages scolaires qui est l’analyse et, par-delà, la compréhension.
Cela posé, certaines constantes sont présentes dans les différentes
instructions ministérielles relatives aux méthodes de pédagogie et
d’apprentissage de la lecture, telles que les qualificatifs de structuré,
progressif et systématique.
C’est parce qu’elles représentent des notions qui sont adéquates à la
pédagogie et à l’apprentissage. Or, les méthodes de lecture satisfont peu à
ces impératifs, et c’est l’une des principales sources de leurs difficultés
tant au niveau de l’enseignement qu’à celui de l’apprentissage. En effet,
malgré les apparences, elles sont très peu structurées : les données
s’étalent à longueur des pages la plupart du temps sans remarques ni
commentaires. Par conséquent, étant très peu organisées, elles sont
également très peu progressives. A ce moment-là, la systématicité y trouve
difficilement sa place.
La multiplicité et les fortes contestations des méthodes de lecture ainsi
que les succès peu notoires de celles-ci sont les indicateurs de leur
manque d’adéquation et justifient les réformes entreprises par le Ministre
de l’Éducation nationale.