
Des réformes
impératives
Une décision de
portée considérable survenue le 20 février 2002 est, à travers les
« nouveaux programmes » de l’école maternelle définis par le Ministre de la
Jeunesse, de l’Éducation nationale et de la Recherche, notamment la profonde
réforme de la méthode d’apprentissage de la lecture qui est un thème de
débats récurrent et passionné en raison d’importants défauts qu’elle
comporte et des résultats scolaires peu satisfaisants qu’elle produit, sans
parler de l’illettrisme qu’elle génère ni des difficultés qu’elle entraîne
dans le domaine de l’orthographe.
A ce sujet, Luc Ferry a justifié son projet de réformes du 17 avril 2003 :
« Dès la fin de l’école primaire, trop d’enfants ne maîtrisent pas assez
bien les compétences élémentaires en matière de lecture et d’écriture qui
leur permettraient de réussir normalement au collège. »
Ces réformes sont du plus haut intérêt parce qu’elles sont de nature à
permettre les meilleurs résultats scolaires (à la fois en lecture, écriture
et orthographe), à prévenir et à éliminer l’illettrisme et à mettre par là
même un terme à la guerre larvée entre les partisans des diverses méthodes
de lecture ainsi qu’à réconcilier les parents avec l’école sur le terrain
précisément de la pédagogie et de l’apprentissage de la lecture.
Un changement
profond des méthodes de lecture
Les méthodes de lecture sont
remises en question non seulement par rapport à leurs résultats scolaires
peu satisfaisants, mais encore par rapport à leur mode d’entrée dans
l’apprentissage et à leurs contenus matériels.
Selon le critère du modèle d’approche, on peut résumer comme ci-après les
quatre grandes méthodes de lecture actuelles qui sont la méthode globale, la
méthode semi-globale dite encore méthode mixte, la méthode syllabique et la
méthode phonétique.
La méthode globale
: elle a pour principale caractéristique de commencer l’apprentissage de la
lecture par la phrase et, de surcroît, la phrase orale comme si, entre
autres, le français avait été transcrit phonétiquement ou phonologiquement,
occultant le fait qu’il s’agit de faire apprendre à lire la langue française
telle qu’elle s’écrit aujourd’hui et non telle qu’elle se parle ou s’entend,
le moyen logique à mettre en œuvre étant alors le concept de «règle» et non
d’«indice». L’inconvénient majeur inhérent à la méthode globale, lequel est
en même temps le premier reproche qui lui a été adressé, est (en l’absence
de la notion de règle) de conduire à la devinette du code en matière de
lecture, ce qui se révèle inévitable dans la mesure où les apprenants
restent dans l’ignorance du principe de fonctionnement de la phrase aussi
bien orale qu’écrite.
La méthode
semi-globale ou mixte
: la méthode globale introduit dans l’apprentissage de la lecture par la
phrase entière et, la méthode semi-globale ou mixte, par le mot entier ;
l’une et l’autre partagent ainsi le qualificatif de «global» ou «entier». Au
demeurant, à l’instar de la méthode globale, la méthode semi-globale procède
de l’oral vers l’écrit et expose aux mêmes risques de devinettes du code
écrit que celle-ci. La situation a mené certains auteurs à proposer
l’incorporation, dans la pratique, des éléments qui sont de l’ordre de la
méthode syllabique, à savoir la lettre et la syllabe. Toutefois, cette
perspective n’a guère changé la nature du problème soulevé ni apporté de
solutions nouvelles ; elle a donné l’occasion seulement de substituer
l’expression «méthode mixte» à l’expression «méthode semi-globale», trop
proche du terme fortement décrié désormais «méthode globale».
La méthode
syllabique : sa
particularité consiste à engager justement l’apprentissage de la lecture en
partant de l’écrit, ou de la manière dont la langue française s’écrit
aujourd’hui, et en allant des lettres à la phrase. Elle n’échappe pas
néanmoins aux faiblesses qui sont, entre autres, sa tendance à présenter des
lettres isolées et des syllabes artificielles, auxquelles l’on peut ajouter
les mots entiers, toutes données qui sont sources de difficultés pour les
apprenants.
La méthode
phonétique : elle
a pour spécificité d’entreprendre l’apprentissage de la lecture à partir de
l’oral et, plus exactement, des sons auxquels sont associées les lettres et
les séquences de lettres de l’alphabet actuel. Tout se passe alors comme si
les apprenants avaient notamment une connaissance particulière des sons de
la parole qu’ils produisaient, ce qui n’est évidemment pas le cas. Les
difficultés que comporte la méthode phonétique ne sont pas très éloignées de
celles qui sont inhérentes à la méthode globale et à la méthode mixte.
Les quatre méthodes correspondent, à peu de chose près, à
quatre catégories d’unités linguistiques qui sont la phrase ou le sens, le
mot, la syllabe et la lettre (son). Par rapport à l’entrée dans
l’apprentissage de la lecture, les unes partent indûment de l’oral et donc
du code sonore (où les apprenants ne savent pas ni ne voient pas) et, les
autres, judicieusement de l’écrit et conséquemment du code écrit (où les
apprenants ne savent pas mais voient) ; dans le premier cas, le point de
départ repose sur l’auditif, qui n’est pas connu des apprenants (ce qui est
source de grandes difficultés pour l’apprentissage) et, dans le dernier, sur
le visuel (ce qui réduit les difficultés de l’apprentissage) qui est les
lettres et les syllabes et ceci leur rend la tâche un peu plus aisée. Quant
aux contenus, c’est une autre affaire !
En bref, les principaux axes problématiques des méthodes d’apprentissage de
la lecture se situent aux niveaux du mode de début de l’apprentissage et des
contenus matériels.
Un point positif néanmoins à mettre à l’actif de la méthode globale et de la
méthode mixte est l’attention portée au sens comme moyen facilitateur ; dans
le même registre et à l’inverse de ses concurrentes, la méthode syllabique
met au centre de sa démarche le code écrit. Les deux dimensions centrales de
la communication linguistique se réconcilient et se complètent dans la
méthode linguistique d’apprentissage de la lecture qui a la
particularité d’intégrer à la fois la phrase, le mot, le sens, la syllabe et
la lettre (son).
Qu’à cela ne tienne,
les difficultés des méthodes de lecture sont révélatrices de celles de
l’ensemble du système éducatif qui entraînent des réformes à répétition
souvent contestées dès leur annonce et donnant des résultats en demi-teinte,
ce qui peut s’expliquer scientifiquement par le caractère insuffisamment
élaboré des fondements rationnels sous-jacents.
Le projet de réformes engagé par Luc Ferry a recueilli des objections contre
lui dès le jour même de son communiqué ; mais, les critiques ont porté
surtout sur la forme ; sur le fond, elles suscitent cette interrogation
décisive : quelles conceptions Luc Ferry a-t-il de la science (qui a connu
de grandes mutations au cours des décennies passées) et de la société et,
par suite, quels contenus donne-t-il au projet de réformes de l’éducation
envisagé ? Comme pour ceux des méthodes (nous devrions dire « la » méthode)
de lecture, les contenus des enseignements dispensés dans le système
d’éducation doivent découler de la vision de la science et de celle de la
société qui en résulte. Faute de procéder de cette façon logique, les
projets de réformes, quels qu’ils soient, se condamnent aux oppositions
malgré des éléments tout à fait intéressants qu’ils peuvent renfermer par
ailleurs. La question ci-dessus est à reposer à toutes les réformes, y
compris dans les domaines autres qu’éducatifs. En somme, les projets de
réformes ne doivent pas se construire dans l’absolu, mais à partir d’une
vision rigoureuse et cohérente à la fois de la science et de la société.
Les « nouveaux programmes » recommandent au contraire pour
l’entrée dans la lecture, non pas de faire « acquérir globalement » (méthode
globale et méthode semi-globale ou mixte) ni de procéder des sons aux
lettres (méthode phonétique), mais de faire apprendre à « nommer les lettres
de l’alphabet » et à reconnaître les syllabes des mots et ainsi de
familiariser les enfants avec la « découverte du fonctionnement du code
écrit ».
Ce faisant, ils prennent l’exact contre-pied des méthodes globale,
semi-globale ou mixte et phonétique. En situant la prévention de
l’illettrisme au début de l’apprentissage de la lecture et en préconisant
une approche et un contenu pédagogiques nouveaux, le Ministère de
l’Éducation nationale a rendu responsables des difficultés actuelles et a
rejeté, sans le dire ouvertement, les méthodes de lecture en usage
aujourd’hui. Il reste à en tirer toutes les conséquences logiques !
On peut le constater, il s’agit, de la part du Ministère de l’Éducation
nationale, d’un changement radical d’attitude vis-à-vis des méthodes
globale, mixte et phonétique. Dans ce domaine sujet à fortes controverses,
où les recherches semblent dans l’impasse et les positions figées, il a fait
le choix : rejeter les unes (la méthode globale) et ignorer les autres (les
méthodes mixte et phonétique voire la méthode syllabique) !